Esprits d’escalier
Sur les marches qui mènent aux salons de peinture, Pablo Valbuena enregistre le frôlement des pinceaux, le frottement des ponceuses et le son des scies. En ce mois d’octobre 2025, cet artiste de la lumière et du son travaille à transformer ce sas oublié en machine à remonter le temps. Paru dans le magazine du Musée des Augustins
s.v.
On traverse le grand cloître en marchant sur des bâches. L’ouverture approche mais c’est encore le chantier. Derrière une vitre s’amorce un escalier qui mène aux salles de peinture. Un interstice entre deux lumières : en bas la lueur monacale du cloître, en haut la clarté aristo du Salon rouge.
Trois artisans en combinaison blanche s’affairent dans cet entre-deux. Un néon portable les éclaire d’une lumière crue d’atelier. Ils peignent en silence la rambarde décorée du blason de la Ville. Tout juste si l’on entend le flic-floc des pinceaux. Parmi eux, un quatrième homme vêtu de noir. Enregistreur au poing, il travaille à bout portant. Il s’appelle Pablo Valbuena. Silhouette élancée et falzar battle-dress plein de poches. Depuis trois semaines, il consacre ses matinées à ce qui pourrait passer pour une lubie : enregistrer la vie d’un escalier, ses murmures, ses ambiances, ses passagers et ses conversations. Il capte à quelques millimètres le son des soies sur le métal. Puis il descend les marches, s’adosse à la brique, note des observations, réécoute au casque ce qu’il vient d’enregistrer.
Parmi les convives, William Percy Carpmael, 26 ans. Rameur, steeple-chaser, rugbyman. Un de ces Anglais gaillards en gilet qui poseront plus tard en majesté dans La Vie au grand air, ce magazine français grand format consacré aux sports modernes et aux idéaux neufs.
s.v.
Pablo Valbuena compte parmi les artistes majeurs de l’installation sonore et lumineuse. À Toulouse, où il réside, on se souvient de Formes de Résistance, installation conçue pour le Nouveau Printemps 2024 au Monument à la gloire de la Résistance, mémorial souterrain qu’il avait transformé en espace de recueillement. On en ressortait en chuchotant, un peu inquiet. À Paris, il a hypnotisé les passants des souterrains de la gare d’Austerlitz avec Kinematope, installation monumentale qui l’a fait connaître, présentée en 2014 puis reprise en 2019 lors de sa première grande exposition au Centquatre.
Il a posé des œuvres visuelles et sonores comme celles-ci dans les rues, les musées et les galeries d’Europe, d’Amérique et d’Asie. « Les institutions me proposent des espaces dont elles ne savent pas trop quoi faire », sourit-il. C’est précisément ce qui le conduit dans cet escalier du musée des Augustins : un passage qu’on traverse sans y prendre garde, une transition entre deux moments forts du parcours du musée.
Diplômé de l’École d’architecture de Madrid, il a conservé de sa formation un goût pour l’espace. Mais là où l’architecte conçoit un lieu puis espère qu’il s’y déroule quelque chose, Valbuena arrive et observe ce qui se joue. Gestes, paroles, silences. La vie du lieu autant que sa respiration secrète : « Je ne pense pas à la géométrie mais aux événements que cet escalier provoque, aux circulations, aux relations entre les gens qui passent. Mon travail consiste à souligner ce qu’on voit et à rendre visible le reste. »
s.v.
Ce qu’il prépare pour la réouverture relève précisément de cet état d’esprit : une installation sonore et visuelle qui changera l’expérience ordinaire de l’escalier en jouant avec la mémoire du lieu. Concrètement, voici à quoi cela ressemble : on pose le pied sur la première marche et soudain, on perçoit une conversation lointaine, des voix étouffées qui viennent d’en haut, comme des paroles fantômes. En gravissant les marches, les voix gagnent en netteté. Chaque conversation, chaque bruit diffusé par une enceinte directionnelle est matérialisé sur les murs par une tâche de lumière dont l’intensité varie au gré du volume sonore. Cette trace qui palpite, explique Valbuena, signale l’endroit précis où l’événement a été enregistré. Une géolocalisation temporelle, en quelque sorte.
« Plusieurs événements sonores pourront coexister, poursuit-il. Pendant que vous montez vers une conversation, une autre peut se dérouler simultanément en bas de l’escalier. Certains sons seront même mobiles, comme une personne qui chante ou récite un poème en gravissant les marches, son fantôme sonore reproduisant fidèlement ce déplacement. »
Le mot fantôme n’est pas choisi au hasard. Valbuena cite volontiers le philosophe Jacques Derrida et son « spectre », qui appartient au passé tout en surgissant dans le présent, et doté du pouvoir d’influer sur l’avenir. « C’est cette idée qui m’intéresse, développe l’artiste en retirant ses écouteurs. L’escalier devient une machine à remonter le temps. Comme une timeline dont les marches marquent la division de l’espace et du temps. » Le dispositif technique est sobre : des enceintes discrètes, des projecteurs pour les tâches de lumière, un ordinateur qui orchestre l’ensemble. Rien de tape-à-l’œil.
« Je tiens à l’économie de moyens. J’aime l’idée d’allier faible impact matériel et fort impact sur la perception. » L’installation ne sera pas figée. À la réouverture, il s’agira d’une première version, mais l’artiste envisage d’enrichir l’œuvre, songe à capturer le vernissage lui- même et le brouhaha des visiteurs pour les intégrer à la partition sonore. Reste la question, peut-être la plus importante, de la façon dont les visiteurs percevront ce qui se joue dans l’escalier.
Valbuena n’aime guère l’idée d’un cartel trop explicatif qui déflorerait l’intention, mais récuse tout autant le « mystère artificiel de l’art contemporain qui, parfois, dissimule l’absence d’intérêt sous des postures énigmatiques. Je proposerai un juste milieu. Je fais confiance au visiteur. Il cherchera à aller plus loin si ce qu’il voit l’intéresse, ou bien vivra cette expérience comme bon lui semblera. »
Le soleil a tourné. Dans le cloître, les bruits ne sont plus ceux des outils mais de la pause déj. Les trois peintres descendent l’escalier avec précaution. En sortant, Valbuena vérifie une dernière fois son enregistreur. Dans l’escalier désert, le silence qui est revenu paraît déjà hanté.
s.v.