Monumentale intimité

Pour accompagner la réouverture du musée, il convenait de s’asseoir avec sa directrice et conservatrice Laure Dalon. Et revenir avec elle sur ce qui s’est joué ces six dernières années. Rien de moins que la refonte d’un des plus anciens musées de France, et bien plus qu’une rénovation. Une réflexion sur ce que signifie faire vivre, en 2025, un couvent du XIVᵉ siècle changé en musée. Paru dans Augustins magazine

photo Léo Itarte

Votre passé estudiantin toulousain a-t-il donné une saveur particulière à votre arrivée à la tête du musée des Augustins ? J’ai passé trois années fondatrices ici, en prépa Chartes au lycée Fermat. Je vivais dans une bulle, enfermée dans mes livres : c’était à mes yeux le prix à payer pour réussir le concours que je préparais ! Je me suis fait des amitiés fortes mais je n’ai que très peu exploré Toulouse au-delà du quartier du Capitole.

Cela a-t-il pesé dans votre décision de rejoindre Toulouse ? Ce qui est certain, c’est que lorsque l’ancien conservateur, Axel Hémery, m’a téléphoné à Amiens pour me parler de son départ prochain, j’ai ressenti un électrochoc, le sentiment d’un chemin cohérent qui s’ouvrait. Après notre conversation, j’ai croisé une voiture garée en double-file et dont les warnings clignotaient. Un autocollant du Stade Toulousain décorait la lunette arrière. J’y ai vu un signe ! Vous avez quitté le Musée de Picardie d’Amiens, qui venait à peine de rouvrir après travaux, pour retrouver un autre musée fermé.

Est-ce un hasard ou avez-vous un faible pour les chantiers ? Quand j’ai annoncé à mes collègues d’Amiens que je partais affronter un nouveau chantier, leur réaction a été unanime : « Vraiment ? Tu n’as pas eu ton compte ? » Mais si la rénovation avait été achevée ici, le poste m’aurait sans doute moins intéressée… Ces moments charnières me passionnent et me stimulent, ils offrent l’opportunité de tout re-questionner mais en respectant l’identité du lieu.

Sur quoi ce questionnement portait-il aux Augustins ? Principalement sur l’équilibre entre le bâtiment et les collections. Le musée des Augustins, c’est un monument historique remarquable en même temps qu’un musée. Comment gérer cette double identité ? Comment rééquilibrer la place d’un musée dans lequel, pour caricaturer, on avait l’impression que les œuvres s’excusaient parfois d’être là, tant le bâtiment occupait l’attention  ? Il s’agissait aussi de mieux intégrer certains espaces dans le parcours.

photo Léo Itarte

Lesquels ? Je pense notamment à des zones de circulation qui n’étaient pas des lieux d’accrochage et cassaient le rythme de la visite. En plus d’un nouveau logo et d’une nouvelle identité graphique, le musée rouvre en affichant trois valeurs cardinales : convivialité, responsabilité, liberté.

Pourquoi ce triptyque ? Le rêve de l’équipe d’un musée est de s’adresser à tous et de tout dire. C’est pourtant impossible. Il faut un fil conducteur, une colonne vertébrale. C’est pour cela que nous avons réfléchi à ce qui nous paraissait le plus important. La convivialité s’est imposée : si l’on ne tend pas la main, rien ne peut advenir. Cette idée résonne bien avec l’identité toulousaine. Mais la convivialité ne suffit pas si elle n’est pas habitée par la conscience de notre responsabilité. On ne peut pas se contenter d’une convivialité de surface.

Que voulez-vous dire ? Nous vivons dans une société saturée d’images dont nous avons perdu les clés de compréhension. Il me paraît important que les musées décryptent leurs collections et les connectent aux préoccupations d’aujourd’hui. Ce n’est pas évident au musée des Augustins dont la collection compte beaucoup d’œuvres religieuses. Les visiteurs d’aujourd’hui ont moins que ceux d’hier les pratiques culturelles nécessaires pour les comprendre. Nous avons donc un travail d’iconographie à faire et des coups de projecteur à donner sur les évolutions esthétiques.

photo Léo Itarte

Un exemple ? Nous avons, dans les collections, énormément de représentations stéréotypées. Des personnages féminins largement dénudés, la figure du savant en vieil homme barbu, des héros et héroïnes que nous présentons souvent sous l’angle de l’histoire mythologique ou du courant artistique, sans nécessairement éveiller des questionnements sur la scène que nous avons sous les yeux. J’ai choisi de dégager des thématiques, non pas avec un discours révolutionnaire, mais par le simple fait de créer des correspondances et des dialogues. S’étonner par exemple qu’un personnage comme Cléopâtre, grande stratège politique, devienne au 19e siècle un pur fantasme érotique, systématiquement nue et la plupart du temps morte ou mourante… Le mentionner dans un cartel plutôt que de s’en tenir au vocabulaire convenu des courants artistiques, peut susciter une réflexion. Inciter à vraiment regarder les œuvres, attirer l’attention sur ce que nous avons réellement sous les yeux, voilà l’essentiel. Mais cette lecture critique ne doit pas entraver la liberté du visiteur.

Justement, c’est là le dernier mot de votre triptyque… La liberté découle de la configuration architecturale du musée. Impossible d’imposer un parcours fléché. Les visiteurs peuvent emprunter un escalier et en descendre un autre, s’arrêter dans le cloître, choisir une entrée au hasard. Cette liberté de circulation traduit une liberté plus profonde : celle de ressentir ce que l’on veut. Une large partie du public se sent encore mal à l’aise dans les musées parce qu’elle estime ne pas savoir ce qui est bien ou mal. Je voudrais qu’ils saisissent que cette inquiétude est sans objet. Chacun est libre d’apporter son propre bagage, de s’attarder ou de circuler rapidement. Cette invitation à la liberté s’exprime aussi dans les outils que nous proposons. Le numérique et les écrans envahissent les musées. Comment les Augustins en usent-ils ? Je privilégie une approche sensorielle fondée sur la rencontre directe avec les œuvres, et il me semble que l’équipe du musée toute entière est dans cet état d’esprit. Personnellement, je préfère observer trois minutes de plus une sculpture plutôt que de manipuler une borne. Mais j’observe mon jeune fils et les enfants de sa génération : ils se précipitent sur ces outils qui stimulent leur… Lire la suite

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