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SÉBASTIEN VAISSIÈRE

Hortense BelhôteComment te dire audio

Historienne de l’art, comédienne, performeuse, Hortense Belhôte a inventé la conférence spectaculaire, conçu un escape game pour le musée d’Orsay et signé sur Arte le carton viral Merci de ne pas toucher. Elle livre aujourd’hui un audioguide pour le musée des Augustins. Vingt-cinq œuvres au crible d’un regard féministe, accessible et drôle, qui ne s’interdit rien, pas même l’érudition. Paru dans Augustins magazine

S.V.

Hortense Belhôte, bras levés en signe de victoire, sur scène devant un décor évoquant un jeu vidéo de combat.
📸 Fernanda Tafner

Vingt-cinq œuvres parmi les centaines exposées. Comment choisir ?
Le musée m’a donné carte blanche mais j’ai demandé à Laure Dalon et à l’équipe des publics et des médiations de me guider. Elles connaissent leur fonds et savent ce qui fait sens pour le public. Leur expérience était précieuse pour l’axe que j’ai choisi, qui consiste à déplacer le regard.

Vous annoncez d’ailleurs un regard féministe. En quoi consiste-t-il ?
Il existe une multitude de regards féministes. Le mien s’inscrit dans une histoire de l’art positive, dans une recherche de figures d’émancipation et de sources d’inspiration. Même sans posture militante, visiter un musée des Beaux-Arts quand on est une femme n’a rien de neutre. À partir du moment où l’on accepte d’être touchée par les œuvres, on se heurte à des images qui ne nous sont pas adressées, parfois même à des discours qui nous violentent.

À vous écouter, on pense à La Mort de Cléopâtre de Rixens. Le tableau figure-t-il dans l’audioguide ?
Il y figure évidemment. Il emprunte à une forte misogynie, à une sexualisation du corps de la femme, à un cadre colonial et orientaliste assumé. C’est une nudité érotico-morbide liée à l’histoire de la misogynie de l’Europe des 19e et 20e siècles. Comment faire pour ne pas se laisser écraser par ces valeurs qui remontent à la surface ? Choisir l’humour ! D’autant plus que le rire inscrit la visite dans le plaisir. Plaisir de la curiosité, de la découverte, de la stimulation intellectuelle, plaisir de l’humour. Tous ces plaisirs sont liés.

L’analyse humoristique du sous-texte érotique est d’ailleurs le ressort principal de votre websérie pour Arte Merci de ne pas toucher
Nommer cet érotisme, c’est réactiver quelque chose d’actif mais de tu. Et ça change tout. Quiconque a visité un musée avec un enfant le sait : il remarque immédiatement que tout le monde est nu sur les tableaux ! C’est nous qui ne le voyons plus. À force de le prendre pour acquis, on finit par décider que ça ne compte pas. Mais pourquoi ? C’est cette question qui m’a conduite à créer pour l’audioguide un personnage de petite fille.

Qui interprète cette petite fille ?
Une jeune comédienne, mais j’ai écrit le personnage en m’inspirant de ma nièce, qui vit à Toulouse. Je l’ai emmenée visiter le musée pendant la fermeture et lui ai demandé de réagir librement.

Ses réactions vous ont-elles inspirée comme prévu ?
Complètement. Mon travail, c’est de l’histoire de l’art qui déconstruit les idées reçues. Mais déconstruire suppose qu’on ait d’abord construit et appris quelque chose. Un enfant dans un musée ne déconstruit rien. Au contraire, il rencontre souvent des notions pour la première fois. Il est là, il est libre. Il s’en va, bâille, revient. C’est cette liberté que j’ai voulu offrir au public adulte avec cet audioguide. Aller au musée comme les enfants le font : avec joie, excitation, ennui, même !

Qui parle à travers vous, dans l’audioguide ? L’historienne de l’art, la comédienne, la conférencière, la performeuse rigolote ?
Un peu tout le monde en même temps. La commande du musée mobilisait mon regard féministe, social, politique et, implicitement, ma marque de fabrique : la vulgarisation et l’humour. Restait une vraie question : comment renouveler le genre de l’audioguide tout en respectant le cadre ?

Comment vous y êtes-vous prise ?
Au départ, l’audioguide revêt une forme classique : une voix de guide, informée, qui s’adresse directement à l’auditeur. Puis, très vite, des personnages s’invitent. L’expérience solitaire de l’audioguide bascule alors en visite collective, pour le meilleur et pour le pire. Une amie toulousaine surgit. Un visiteur arrive avec sa fille de huit ans qu’il n’a pas pu faire garder. Peu à peu, c’est tout un échantillon de publics qui se déploie, chacun avec son regard, ses a priori, ses impertinences.

Pourquoi convoquer ce petit théâtre, plutôt qu’une seule voix experte ?
Parce que l’humour ouvre un espace de jeu et de mise à distance du discours officiel. Je porte la parole savante que les autres personnages viennent bousculer. L’audioguide, par nature, ne permet pas à l’auditeur de poser des questions. Alors ces voix secondaires s’en chargent pour lui. Mieux, elles lui donnent le droit de s’en poser.

Et de se sentir légitime ?
C’est même mon enjeu principal : que chacun se sente légitime de penser, de laisser surgir des associations d’idées très libres, parfois franchement burlesques. Ces pensées peuvent sembler ridicules si on les juge à l’aune de la hiérarchie entre grande culture et culture populaire. Pourtant, au musée, tout le monde a déjà eu ce genre d’éclairs fugaces : « Ce type sur le tableau, c’est fou comme il ressemble à Jean-Michel », ou « Cette œuvre-là, je la verrais bien dans mon salon. » C’est précisément cela que j’ai envie de réhabiliter.

À quoi les échanges entre personnages ressemblent-ils ?
Le texte est très dialogué. Il s’est construit à partir de séances d’improvisation, de répétitions, de confrontations directes aux œuvres, avec Slimane Majdi et Nabila Mekkid. Cette dernière a grandi en Ariège, vécu à Toulouse. Pour moi, il était essentiel qu’il y ait une Toulousaine dans l’audioguide, avec son accent. La normalisation de la langue me désole. À la radio, à la télévision, les comédiennes qui conservent leur accent sont rares. Nabila fait partie de celles qui refusent de le lisser.

Que raconte cette polyphonie sur les œuvres elles-mêmes ?
Qu’elles ne se comprennent pas d’un seul bloc mais dans la superposition des regards. Celui du temps de sa création, celui d’un siècle plus tard, et celui d’aujourd’hui. Le tableau Dans le bleu, d’Amélie Beaury-Saurel, en est un bon exemple : exposé il y a cent ans, puis relégué en réserve et oublié avant d’être redécouvert au début du 21e siècle et soudain adoré du public. Cette trajectoire raconte nos déplacements de regard. D’où l’importance d’inscrire la dé-hiérarchisation dans la forme même. Cela ne signifie pas que tout se vaut, mais que les points de vue peuvent s’additionner.

Post-scriptum : l’audioguide est en accès libre au musée des Augustins (suivre le picto rose). Hortense Belhôte assurera une visite guidée lors du lancement, le 20 juin à 16h30 (sur réservation).

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