Nicolas DhervillersÉthernité
Depuis le 3 octobre, jour de réouverture des salles gothiques, Nicolas Dhervillers occupe sept espaces du musée dans le cadre de l'accrochage Ciels. À l'enseigne de La Part des anges, ce photographe devenu pastelliste expose des détails de ciels et de lointains prélevés sur des tableaux anciens et réinterprétés au pastel sec. Des morceaux d'éternité modelés à la main et déployés en grand format.
S.V.

On sait ce que vous pensez : « Encore un article qui s'ouvre sur une salle en chantier. » C'est que le musée n'est pas arrivé au terme de sa campagne de travaux, et le magazine existe aussi pour raconter ce qui se trame derrière les portes closes. Cette fois, le chantier est dans l'église, et son occupant est un artiste en résidence, le photographe et pastelliste Nicolas Dhervillers.
On pousse les portes. Câbles, outils, lampes, palettes, œuvres emballées. On sourit de voir, dans un angle, des statues posées au fur et à mesure de l'avancée du chantier. Rangées avec soin mais sans autre souci que celui de ne pas les endommager, elles composent des saynètes que personne n'a voulues. On jurerait qu'elles se toisent, se répondent, se séduisent ou s'ignorent. L'espace autour d'elles est baigné de lueurs contradictoires. Une blanche et froide tombée des lancettes, une vert fluo projetée par les insectocuteurs (ces lampes qui foudroient les insectes avant qu'ils ne s'attaquent aux œuvres) et une ambrée, jaune et magenta venue de la rosace.
En résidence pour une semaine aux Augustins, Nicolas Dhervillers, tee-shirt blanc, barbe courte, les mains bleues jusqu'aux poignets, travaille dans ce chaos teinté. Une boîte à lumière sur pied éclaire une grande feuille posée à plat. Il ne tient ni pinceau ni estompe. « Voilà mon outil », lance-t-il, paumes offertes. Tout autour, sur le grand plan de travail dressé sur tréteaux à roulettes, des bâtonnets réduits à l'état de moignon, des bombes de fixatif, un iPad allumé.
Sa main écrase la poudre, la pousse, l'écarte, en produisant un bruit de friction sec de craie. Sous l'effet de ce massage, le papier se couvre de taches qui deviendront nuages, éclaircies, ciels.
Mélancolie d'Amiens
Il s'interrompt et désigne un pastel posé contre un mur : « Dans un quart d'heure, il aura changé. Il a déjà changé depuis votre arrivée dans l'église. Le jour avance, la lumière tourne et varie, et le pastel bouge avec. Ce n'est pas un tirage photo qui permettrait d'obtenir ce genre d'effet. »
La formule étonne parce que Dhervillers est photographe, connu pour ses paysages recomposés, ses collages numériques, ses personnages extraits d'archives ou de tableaux anciens plantés dans des décors urbains de parkings, de friches ou de forêts. On se souvient notamment de la série Uncertain fates, et de cette femme prostrée sous un saule, tirée de la toile La Mélancolie de Constance-Marie Charpentier (1801), prélevée par le photographe, sur un parterre de ronces.
C'est d'ailleurs ce prélèvement qui, dans les années 2010, met Dhervillers sur la route de Laure Dalon. Le tableau appartient au Musée de Picardie, à Amiens, dont elle est alors conservatrice des collections. « J'ai trouvé la démarche très intéressante, se souvient-elle. J'ai visité une de ses expositions, puis on m'a parlé de son processus de création. »
Un projet commun s'esquisse alors avec le Musée de Picardie. Il ne verra finalement pas le jour. Seule subsiste la liste de diffusion de l'artiste à laquelle Laure Dalon reste abonnée : « J'ai continué à suivre son travail, et chaque fois j'étais frappée par la beauté de ses créations. »
Arrivée au musée des Augustins en octobre 2022, elle choisit le ciel comme fil conducteur de la première saison. Thématique entendue au sens large, comme motif, symbole, passerelle entre les disciplines, les musées de la ville, les collections et les époques. Une fois le thème arrêté, un groupe de travail interne liste les artistes à solliciter. Le nom de Nicolas Dhervillers arrive naturellement, prononcé par une stagiaire spécialisée en art contemporain. Laure Dalon saisit la balle au bond : « Il m'a répondu avec un enthousiasme qui m'a surprise et réjouie, en me montrant, sur le thème du ciel, bien plus de créations que ce que je n'imaginais. Et m'a raconté comment sa technique avait évolué, passant de la photographie au pastel. »
Sans lever la tête de son ouvrage, Dhervillers raconte qu'à force de créer des ciels au pastel, il s'est aperçu de leur absence dans ses photographies. Il ne s'explique toujours pas ce paradoxe. Un autre, en revanche, lui est devenu évident : la pratique du pastel me rapproche davantage de la photographie que la photographie elle-même. « J'ai appris à l'école l'étymologie du mot photographie : écriture de la lumière. Or l'écriture part d'un geste, le clic du photographe n'en est pas un. Il y a bien un positionnement, un mouvement, mais écrire, pour moi, ce n'est pas un corps qui se déplace, c'est un corps qui fabrique. »
Éternité des ramures
Dans ce long chemin vers le pastel, la série Remake fut son laboratoire. Elle consiste à repérer dans un tableau ancien un bout de ciel ou de lointain, et à en faire le sujet d'une seconde œuvre, à grande échelle. Les Romains avaient un mot précis pour désigner ce geste. Avant de lire dans le ciel les intentions des dieux, les augures y découpaient une zone, le templum, hors de laquelle aucun signe n'était pris en compte. Trois graphites créés pour le salon vert portent d'ailleurs le titre Les Augures.
Dhervillers parle des peintres à qui il emprunte le ciel comme d'amis qu'il fréquente. Il lit leurs biographies, se documente, dialogue avec eux par le geste, jusqu'à éprouver le sentiment d'une rencontre : « Au début de ma résidence, une restauratrice travaillait à côté de moi sur l'Éruption du Vésuve, de Pierre-Henri de Valenciennes. Elle me disait qu'à force de caler son geste sur celui du peintre, elle avait le sentiment de le rencontrer. » Le peintre en question était toulousain, et son traité, les Éléments de perspective pratique à l'usage des artistes (1800), recommandait justement de commencer toute étude sur le motif par le ciel. Le tableau, peint en 1813, saisit la mort de Pline l'Ancien au cours de l'éruption de l'an 79 sous la colère d'un volcan démesuré qui écrase des personnages minuscules. Dhervillers retrouve la même immensité et les mêmes hommes réduits à pas grand-chose que les luministes américains du milieu du 19e siècle, qu'il admire : « La nature est la plus puissante, assène-t-il. Nous, on passera. On se fera bouffer. Peindre l'homme ne fait que rappeler cette finitude, alors que dans un ciel ou la ramure d'un arbre, il y a déjà l'idée d'éternité. »