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SÉBASTIEN VAISSIÈRE

Denis TillinacHourra rural

Le 26 septembre 2020 disparaissait Denis Tillinac. Que ceux à qui sa plume et sa voix manquent lisent cet entretien mené chez lui, à Auriac, en juin 2013, pour PAN, une revue toulousaine consacrée au monde paysan, dont le troisième numéro n’a finalement pas paru. On se surprend à trouver des accents prophétiques dans ces paroles d’avant Macron, d’avant les gilets jaunes, d’avant le Covid. L’évanouissement du rural, l’échec de l’aménagement du territoire, l’Europe introuvable, le salut des campagnes par le télétravail, le possible retour du christianisme, l’époque malade de son impatience : tout y passe. Mais c’est le ton, plus que l’analyse, qui touche. Ce mélange tout hussard de tendresse et de sarcasme. Et son inaltérable mélancolie.

S.V.

Portrait en noir et blanc de Denis Tillinac, cheveux blancs en bataille, regard grave tourné vers l'objectif, sur un fond sombre.
📸 S.V.

Né à Paris, vous vous dites rural. D’où êtes-vous, au juste ?
Je procède de deux villages. D’un côté celui de mon père, à Auriac, en terre d’Oc : granitique, pauvre, austère. De l’autre celui de ma mère, dans le Bourbonnais, en pays d’Oïl : rabelaisien, jouisseur, fertile. Pour moi, petit Parisien pas très heureux à Paris, ces villages étaient des édens de vacances.

Quels souvenirs en gardez-vous ?
Les chiottes au fond du jardin. La flotte que ma grand-mère allait chercher à la fontaine. Les lavandières au lavoir. Les troupeaux qui se croisaient sur la place du village à l’heure de la traite, dans une ambiance de place de la Concorde à 5 heures du soir. C’était un monde prodigieusement exotique et finissant. Il y avait toujours une vieille en noir quelque part. Une veuve de 14 avec la photo d’un gars en uniforme dans le salon. On la voyait écosser les petits pois. Et puis un jour, on ne la voyait plus. On demandait de ses nouvelles. On nous répondait : « Elle est malade. » L’année d’après, on s’inquiétait encore. On nous disait : « Elle est morte. » Maintenant il y a les Ehpad. Ici, c’est même devenu l’industrie numéro un.

Comment le petit Parisien que vous étiez fraternisait-il avec les enfants du cru ?
J’arrivais avec mon Teppaz et mes disques d’Elvis. Mes copains, eux, ne juraient que par le bal musette et l’accordéon. J’avais horreur de ça mais je faisais semblant. Pas par démagogie mais pour me rapprocher d’eux. Je sentais bien le choc culturel. Ces villages vivaient encore dans une imagerie de la IIIe République. Deux mondes coexistaient : celui de l’instit’ rad-soc’ anticlérical et celui du curé à la Don Camillo. Tout cela est mort avec l’arrivée des bagnoles, des tracteurs et de la télé. En quelques années, Sheila a chassé l’accordéon, et la télévision a remplacé les conversations. Quand j’étais étudiant, j’allais marcher avec mon chien, à la nuit tombée, dans mon village. Je voyais les lueurs bleuâtres de la télé derrière les fenêtres. Tous les mecs bandaient au même moment parce qu’Alain Delon se tapait Romy Schneider. Devant ce spectacle, je me disais : « C’est la fin. »

Les enfants de votre génération sont-ils restés au village ?
La plupart ont foutu le camp se prolétariser en banlieue parisienne ou à Clermont-Ferrand. Ils décrivaient leur HLM comme un paradis parce qu’il y avait une douche, une machine à laver, un frigo et le confort alors qu’ici, on vivait encore parfois dans des fermes en terre battue sans chauffage, avec une économie de subsistance. Cet exode des paysans vers les villes, qui avait commencé au XIXe siècle, a fait surgir une nostalgie du terroir natal, et nourri toute une littérature, de la Bretagne de Chateaubriand aux Ardennes de Dhôtel, en passant par Mauriac et Giono.

« Je voyais les lueurs bleuâtres de la télé derrière les fenêtres. Tous les mecs bandaient au même moment parce qu’Alain Delon se tapait Romy Schneider. Devant ce spectacle, je me disais : “C’est la fin.” »

Sans la nostalgie du rural, la littérature française aurait donc sonné autrement ?
Ce qu’il y a de plus touchant chez Proust, c’est Combray. Chez Balzac, c’est Alençon, c’est Saumur, c’est Guérande, c’est Limoges. Chez Mauriac, les Landes de Gascogne ; chez Bernanos, le pays boulonnais. Depuis le Moyen Âge, au-delà des campagnes, il y a toute une architectonique entre le hameau, le bourg, la petite ville, la ville moyenne. Tout cela tourné vers la capitale, avec un aller-retour nécessaire qui est partout dans la littérature. D’Artagnan qui monte de son Béarn, Rastignac qui monte de sa Charente. On réussit, on échoue, peu importe. Et un jour on revient comme une mouette blessée dans son village, et on découvre, au fond, que le bonheur était là.

Le bureau de Denis Tillinac à Auriac : une table de bois sombre couverte de livres, de cartes routières et de papiers, devant une chaise sculptée et une bibliothèque de volumes reliés.
📸 S.V.

Pourquoi l’aller-retour Paris-province vous paraît-il à ce point nécessaire ?
Même les auteurs de littérature régionaliste, au sens large du terme, les Daudet, les Pagnol, les Giono, sont allés chercher la reconnaissance à Paris. Il est nécessaire que les provinciaux montent à Paris.

La décentralisation, ça n’est pas trop votre truc…
L’émergence des terroirs, c’est bien, mais le régionalisme est un enfermement terrifiant. J’aime les Bretons, j’aime les Catalans, mais ils en rajoutent. Ils nous emmerdent. Ma grand-mère ne parlait que le patois. Les gens de ma génération le comprenaient mais aujourd’hui, plus personne ne le parle. Et alors ? Tant pis. N’en parlons plus. Défendons la langue française, ce sera déjà pas mal.

Le patois s’est tu mais la nostalgie se porte bien : on n’a jamais tant parlé de retour au terroir…
Ce que je vois arriver, surtout, c’est la figure du rurbain. Autour de ce qui était des villages, s’étalent des lotissements avec des mecs qui ont l’impression de renouer avec le terroir de leurs ancêtres parce qu’ils font pousser trois haricots dans leur jardin.

Les rurbains ne sont pas seuls à opérer ce retour. Les retraités reviennent aussi.
C’est vrai. Comme moi, ils rentrent au pays. C’est bien, mais du coup, on ne baptise plus, ici. On enterre. Le cimetière du village se porte bien. On vient de l’agrandir.

Faute de baptêmes, peut-on tout de même espérer un renouveau de la civilisation rurale ?
La civilisation est urbaine par définition. Il faut une concentration de population, une émulation, du travail, un surplus d’argent pour dégager des artisans, des entreprises, de l’activité, des artistes. On peut espérer une relance des campagnes quand le télétravail sera généralisé, quand les diplômés reviendront dans leur bled et trouveront le moyen d’y bosser. Déjà, grâce à Internet, les rares paysans qui restent n’ont plus le sentiment de réclusion culturelle qu’ils éprouvaient par le passé. Dans les campagnes, les nanas sont habillées comme à Sydney ou à Varsovie. Il ne reste plus qu’à pratiquer une vraie politique agricole et une vraie politique d’aménagement du territoire. Sinon, on videra les petits patelins, on ira vers les mégapoles, et ça finira mal. La vie sera dure, les bulles immobilières seront intenables. L’intramuros se changera en réserve de riches.

Que reprochez-vous aux politiques menées jusqu’à présent ?
Les politiciens se sont abrités derrière une idée, chère à Chirac (je dois le reconnaître) et complètement fausse, qui considère qu’on évite la désertification en maintenant des services publics. C’est bidon. Chirac nous a fait des routes splendides et il n’est pas un hameau ici qui n’ait sa salle polyvalente, mais le pays se vide quand même. Démagogique, mais touchant. La commune perd des habitants au profit du chef-lieu de canton, qui en perd au profit des villes universitaires. C’est une espèce de déperdition vitale. Pour l’enrayer, on prend le problème par le petit bout de la lorgnette. On installe des antennes d’université dans le moindre patelin. C’est une erreur. Il est bon qu’un gosse quitte ses parents pour aller à la ville rencontrer de vrais intellos et étudier dans de grandes facs.

Ceux qui nous gouvernent ne viennent plus guère du monde rural. Faut-il le craindre ?
Le risque, c’est que, par méconnaissance, le pouvoir insiste sur le tourisme et néglige l’agriculture. Or, un paysage qui n’est pas peigné, qui n’est pas civilisé par le labeur des hommes, ne revêt plus qu’un intérêt patrimonial.

« Les politiciens se sont abrités derrière une idée, chère à Chirac, et complètement fausse, qui considère qu’on évite la désertification en maintenant des services publics. C’est bidon. »

D’où peut venir le salut ?
De l’équilibre et de la compréhension de l’agriculture. Il faut sauver le petit agriculteur. Il faut le subventionner parce qu’il est le jardinier du paysage et que son rapport aux mondes minéral, végétal, animal et humain nous est vital. Sans lui, la France n’a plus d’intérêt. Le paysan a changé, mais son rapport au monde est resté le même.

En quoi a-t-il changé ?
On a longtemps vécu sur une imagerie du paysan à moustache et au teint rougeaud. Mais il n’a plus rien de cela. Le paysan d’ici ressemble aux gens que je croise à Paris. J’allais dire « aux gens du Quartier latin », mais au Quartier latin, ils sont un peu particuliers. Encore que… la gent intello se targue d’avoir sa maison dans le Vaucluse ou dans le Perche. Bidon. Ça n’a rien de rural.

Qu’est-ce que la ruralité, alors ?
Un rapport au cosmos, à la mort, à la filiation.

Ce rural immémorial est-il compatible avec les aspirations environnementales d’aujourd’hui ?
L’écolo urbain voit d’un mauvais œil le monde agricole, et inversement. C’est une tension passagère. Les paysans se convertissent peu à peu au bio. Les citadins, eux, roulent toute la semaine à vélo, mais prennent l’avion le week-end pour aller se bronzer les miches à Djerba. Pour le moment, on est dans la nostalgie : chacun défend sa campagne rêvée, l’écolo celle du loup et de l’ours, le paysan celle de son grand-père.

Denis Tillinac, de dos dans un fauteuil, allume une cigarette dans la pénombre de sa maison d'Auriac, face à une table encombrée éclairée par une lampe.
📸 S.V.

Pourquoi cette nostalgie ?
Les gens ont peur du monde dans lequel ils entrent. Ils savent qu’ils vont vers Le Meilleur des mondes d’Huxley. Les politiques de droite comme de gauche ne comprennent rien à cette peur. Ils la réduisent à une angoisse sur la filiation, alors que derrière la filiation, c’est la pérennité de la mémoire qui se joue. On sent bien que c’est toute la civilisation judéo-chrétienne et gréco-romaine qui est en train de foutre le camp. C’est la trame de fond. Reste que l’identité française ne se défend pas trop mal par rapport aux autres pays européens. Même le nouveau cadre, le bobo, s’en réclame.

La civilisation judéo-chrétienne fout le camp, dites-vous, et la ruralité avec elle. Leurs destins sont-ils liés ?
On vivait à l’heure du clocher, au rythme de l’angélus et des fêtes carillonnées. Cette scansion du temps donnait le sens de la pérennité. Un chrétien s’inscrit dans l’éternité, un paysan aussi. Notre monde immanentiste, qui prend tout de suite ce qu’il y a à prendre, tourne le dos à la ruralité et à son mélange de foi et de fatalisme.

« L’Europe ? Personne n’y est arrivé. Ni les petits-enfants de Charlemagne, ni Charles Quint, ni même Napoléon. »

Le retour à la terre s’accompagnera-t-il d’un retour au christianisme ?
Une re-christianisation pourrait se produire plus vite qu’on ne le croit. L’Église catholique en a vu d’autres. Et d’ailleurs, elle va voir ailleurs. De même que la puissance économique a quitté la Méditerranée pour l’Atlantique puis pour le Pacifique, le catholicisme est en train de quitter la Méditerranée. Les trois premiers pays catholiques sont le Brésil, le Mexique et les Philippines. Il est probable que l’Europe a fait son temps, avec sa manie de s’autocritiquer et sa philosophie de la déconstruction.

Est-ce si grave que l’Europe ait fait son temps ?
L’Europe ? Personne n’y est arrivé. Ni les petits-enfants de Charlemagne, ni Charles Quint, ni même Napoléon. J’ai pourtant la nostalgie de l’époque napoléonienne au cours de laquelle la région de Florence était un département français. Ça n’a pas duré longtemps : les Florentins détestaient l’idée que des Français les gouvernent. C’est bien dommage. J’aurais adoré être préfet du Valdarno.

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